Trilogie de la Bièvre 1/3
" Voici. Il était une
fois,
en l’an de grâce d’autrefois, " *
deux rivières jouvencelles,
sinuant sur des terres jumelles.
L’aîné, un peu flagorneuse,
s’entichait du nom de fleuve.
Son comportement prétentieux
l’amenait à être, aux yeux
de la fratrie des cours d’eau,
un petit despote
mégalo.
Oh ! Il était une abondante
source de vie bienveillante,
le long de son lit nourricier,
pour le sauvage qui sait qu’il sait !
Certes ! Il était, en son séant,
le seul a admirer l’océan !
Bien sur ! Il était jalousé
d’emplir tant d’espace ouaté !
La Marne s’y rejetait de dépit.
L’Yonne** demeurait déconfit,
d’avoir été, ainsi, détrôné
par cet usurpateur détesté.
Seul, le tout petit dernier
n’éprouvait pas ce singulier
sentiment de malveillance.
Sa toute petite errance
de trente trois kilomètres,
nourrissant ses gueux en guêtres,
sa si petite nonchalance,
sa médiocre provenance
du boueux hameau de Bouvier,
prouvaient son impossibilité
à posséder, sur son passage,
un colombier d’auguste lignage.
Peu importait. Il aimait ses castors,
Ses étangs, ses maigres rebords,
Ses languissantes eaux marrons.
La Bièvre, tel était son nom,
se déroulait comme un ruban,
depuis d’antan, d’avant l‘avant.
Un jour, l’aîné vint à déclamer
que le lit du petit dernier,
le mettrait à son avantage.
« - J’ai besoin de ton sillage,
très cher frère, mais admire
la vallée que tu vas conquérir ! »
Et la Bièvre s’est effacée
pour des marécages encaissés.
Dés lors, tout alla de mal en pis.
Alors, que ce fleuve extraverti
se mettait, béatement, en scène
et devint le dieu de Lutèce ;
que Julien l’Apostat osa
transcendé et versifia
sur notre Borgia malsain ;
que ce grand empereur romain
ne fut pas l’unique baladin
à sublimer cet aigrefin ;
que tant et tant d’artistes frustres
firent, de lui, une muse ;
notre ruisseau anonyme
cheminait, en serpentine,
dans une constance d’évier,
entre merdasse et merdier.

Car, ce fut l’époque des tanneurs,
des teinturiers et megisseurs
qui envahirent ses maigres rives,
pour utiliser sa force vive,
pour vidanger leurs déchets,
dans ses eaux, d’étrons grassouillet.
Car, ce fut le purgatoire
des hôpitaux et abattoirs,
aux fragrance de pestilence,
en déflorant son innocence.
Car, ce fut une période,
ou tous les moulins à aubes,
provoquaient moult interruptions,
cause de surexploitations,
en son doux débit si faible,
sur sa pente douce si laide.
Le petit cours d‘eau, philosophe,
minimisait la catastrophe:
« - Vivre à l’ombre d’un illustre
grand frère, moi, si vétuste,
être l’égout de sa populace,
récepteur de tant de chiasse,
je comprend et je ne dis mot.
Il coule d’un pourpre si beau.
Il est chanté en des mélopées
si sublimes, si surannés.
Je comprend et je l’admire.
Je continuerai, donc, à m’enlaidir ! »
Un jour, en ville de Versailles,
un roi soleil voulut son sérail,
avec de splendides fontaines
ayant besoin d’eau sereine.
Les eaux du plateau de Saclay
allaient vers le petit dernier.
Les ingénieurs compétents
captèrent leurs ruissellements.
La Bièvre, souffrant d’anémie
par la machine de Marly,
eut une pensée funeste :
« - A Buc, ce village rupestre,
sales herbages et parasite
prolifèrent en mon doux site.
En vallée du Moulin Renard,
des crevasses me rendent hagard,
des fondrières m’écharpent,
l’insalubrité m’encrasse.
Maintenant, me voila orphelin,
car on me vole tous mes drains.
Je deviens l'abominable
d‘une puanteur véritable. »
Malgré cela, il continua
à cheminer, cahin-cacha,
ne nourrissant plus que les rats,
peste, vérole et choléra.
L’aîné, d’un regard dédaigneux,
eut ses propos fallacieux :
« - Mon vil frère est dépravé,
qu’il se soit, ainsi, décharné,
me répugne. Je suis divin !
Mon royaume est tissé d’or fin !
Je suis céleste ! Immortel !
Mon règne est si spirituel !
Et ma splendeur est souillée,
par cet immonde pestiféré..
de par son exutoire…
qui n’est plus qu’un pissoir !
Hommes, cher compatriotes,
jetez, sur lui, l’opprobre!
Que son rejet ne soit plus
en mon sein, une déconvenue…»
Et les hommes l’enterrèrent
dans un égout. Ils bouchèrent
son évacuation en l’aîné.
La bièvre fut aliéné,
dans la vallée parisienne.
Une rumeur lointaine
qui pleurait son innocence,
qui maudissait sa déchéance,
s’entendait sous les caniveaux:
La bièvre était un tombeau.
Comprenez vous, très chers lecteurs,
Maintenant, sa rageuse aigreur ?
Et sa colère profonde,
lors de ses crues qui nous inondent ?
De la nécessité de stations
retenant ses inondations ?
Oh dieu,qu’ il fulmine autant
de dégoût.. d’en être un, pourtant !
Il a crut son frère mécène,
de part ses mots si mièvres .
Ce bonimenteur bléme
qui porte le nom de Seine !
2010

* : Vers empruntés à Avénarius d'Ardronville, poète; et tirés de son oeuvre magnifique :
"L'histoire de l'oreille"
Spectacle vivant qui aura lieu le 30 Avril ( voir plus bas sur ce blog )
Pour en savoir plus : link
** : Quand deux cours d'eau se rencontrent, le cours d'eau qui résulte de leur confluence prend le nom de celui dont le débit est le plus élevé au moment de leur
rencontre . Selon les mesures les plus récentes, le fleuve que l'on nomme Seine à Paris devrait s'appeler Yonne..
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