La complainte du petit noir,
Faut croire que c’est un cérémonial,
Le petit noir du matin, avant l’embauche,
Vu que s’y pointe la masse salariale,
Le regard brumeux et la démarche gauche.
Ça remplit, peu à peu, le comptoir du rade.
Ça salue en souriant et ça serre des mains.
Simple regard…le taulier comprend la commande.
Puis, ça touille le sucre et ça dit plus rien.
Entre collègues, on appelle le bistrot « chez Bru ».
C’était le nom de l’ancien propriétaire.
Son blaze, à l’actuel, on a jamais su.
Peu importe sa caféine est exemplaire.
Il déambule, le patron, derrière son zinc.
La rigolade aux commissures, rasé de pré,
Bien peigné, propre, parfumé, chemise en lin,
A jamais savoir ce qu’est un réveil mauvais.
Quand on y entre, y a la percolateuse
Qui à ses vapeurs, dans des supplices stridents.
Dans la pendule « PMU », au mur, la trotteuse
Galope vers le turbin. C’est notre tiercé gagnant.
On y jette l’œil, sans trop de mauvais sang.
Des bouteilles, têtes à l’envers, attendent l’heure
De l’apéro. A midi, des visages rouge sang
S’arsouilleront à l’anis et aux jambons beurres.
Les nouvelles fraîches patientent, pépère,
Dans la feuille de choux locale, plié en deux,
Sur la une, prés des pompes à bières.
Quelle connerie ont encore sorti les journaleux ?
Quelles atrocités ? Quel sordide fait-divers,
Vont abreuver les débats et les éditos ?
Combien d’injustices ? On
s’en cague.
Pour moi, ça sera juste la météo.
Le reste du scribouillage n’est qu’une blague.
A l’angle, la vente des sucettes à cancer
Grime un stand en couleurs turquoise.
Si c’est pas en tabac que t’es vache laitière,
(. D’ailleurs, penser à acheter mes gauloises..)
C’est en jeux à gratter que l’état te rapine.
Le loto, c’est l’espoir de ne plus boire
Ton café au petit matin. Une morphine.
A porter de main. Un fantasme illusoire.
Moi, j’ai choisi mon racket nationalisé.
Entre yacht à ST Tropez et jolies poupées,
J’ai choisi chambre d’hôpital et poumons goudronnés,
Car tu gagne à tous les coups à jouer l’Humphrey.
Les murs sont jaunes. Les deux néons blanchâtres
Eclairent, blafard, les tables en faux marbres.
Une radio grésille un fond sonore âpre.
Le dernier tube du dernier bellâtre.
Au-delà de la vitrine, les candélabres
De la ville illuminent les volets fermés,
Les trottoirs vides et les vieilles façades.
Il est six dix. Et l’Dutronc est sûrement couché.
Toutes mes pensés n’ont pas duré une seconde.
Et dans ma cervelle en vrac, ça vagabonde.
Le kawa se trouve être le remède parfait.
En face, l’immense miroir réfléchit
Ma trombine blême d’honnête ouvrier.
Il est grand temps d’ingurgiter de l’énergie.
Pendant que le patron nettoie ses tasses,
Que mes collègues sont encore que murmures,
Je me brûle la gorge, les doigts sur l’anse.
Je retourne à la vie, façon Cyanure.
C’est comme l’ouverture d’un verrou temporel.
L’onctuosité de l’existence m’imprègne
D’une douce patine d’un intense réel.
C’est en eau limpide et claire que je me baigne.
Une clarté légère me ramène sur terre.
J’en prends un second pour finir sur deux pattes.
Prennent, alors, formes physiques mes confrères.
Mes camarades de chagrin, un peu spartiates.
Y a mon Gégé qui râle encore
Vu qu’aujourd’hui, y a rien qu’à augmenter
Il pousse un coup de gueule tricolore.
Que c’est un socialiste qu’a mis la CSG.
Rabah raconte sa dernière aventure.
Il a voulu changer sa carte d’identité.
A attendu cinq heures à la préfecture,
Pour s’entendre dire qu’il est pas français.
Lui qui est né dans le froid pays ardennais.
Lui qui est grave gentil mais un peu barré.
C’est la mascotte chez nous les égoutiers.
Y a notre chef, dans son coin, Jean-phi.
Avec lui, c’est du lard ou du cochon.
On le croit très sérieux quand il charrie,
Vu qu’il est pince sans rire, le garçon.
Le hic..quand c’est une soufflante concrète,
On a l’impression, encore, qu’il joue l’ironie.
Jean-luc boit tranquille sa noisette.
« Le Daron », c’est son surnom. Il a quatre petits.
Et, il est déjà papi. Dingue de sa crevette.
A quarante ans, il nous repeuple le pays.
Doudou, le jeune de l’équipe, est dans le troquet.
Pas vraiment causant mais aime le métier.
Il a une passion. Il est fan du PSG.
On se paye sa tête, vu leurs scores limités.
Et, ça papote dans une tranquillité
Languissante avec le levé du soleil.
Routine amicale. Absolu nécessité.
Avant de prendre l’outil tel des abeilles.
C’est dix minutes-là, personne me les prendra.
Alors que la tocante « PMU », nous fait des signes,
On salue le patron, dealer d’arabica,
On met la clope au bec, suite logique,
En remontant haut les cols de nos manteaux.
On file dans la ruelle, les mains dans les poches.
On se cause, encore, en marchant vers le boulot.
Il est six et demi. C’est l’heure de l’embauche.
Ce texte est l’objet d’un court métrage…
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la complainte du p'tit noir, le court métrage
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La complainte du p'tit noir, le tournage